Vous n’aurez pas ma haine !

 

Dessin l'Opinion

Dessin l’Opinion

Vous n’aurez pas ma haine ! Ces mots d’Antoine Leiris qui perdit son épouse Hélène Muyal-Leiris dans les attentats du 13 novembre 2015 résonnent souvent à mes oreilles. Je suis toujours épatée de la capacité de résilience de certaines personnes. Plus près de moi, nombreuses sont les belles femmes courages à m’en faire la démonstration. J’essaie toujours de m’en inspirer même si -peut-être en raison de mes origines- la vendetta serait plutôt ma réaction première. Je pense tout autant à cette amie dont la toute jeune fille s’est ôtée la vie, qu’à cette autre dont le compagnon a perdu la sienne, en pleine force de l’âge, à cause d’un chauffard des mers avant d’avoir pu finir d’élever leur merveilleuse fille ou encore à une femme courage qui a accompagné la très longue maladie et le déclin de son mari, en élevant ses trois enfants quasiment seule, tout en continuant à exercer son art. Je n’oublie pas non plus celle qui a affronté seule et en silence la violence sexuelle. Toutes quatre, de nature, de tempérament et d’origine variées nourrissent ma réflexion sur la capacité humaine à rebondir et à produire du beau et du bon.Elles sont les alchimistes de ma vie.

Aussi, j’essaie très fort d’imaginer le « jour d’après » appelé de ses vœux par une autre amie -oui beaucoup de femmes sages et inspirées m’accompagnent- face à la situation ubuesque actuelle où l’on peine à comprendre comment un pays comme la France, plein de ressources, de matières grises et d’excellences en tout genre peut en arriver là. Comment un pays riche peut se retrouver dans la situation où des médecin.es, des infrimier.es, des pharmacien.nes, des pompier.es,  des auxiliaires de vie, des caissier.es, des éducateurs et éducatrices, se contaminent ou contaminent leurs proches car il manque des protections les plus élémentaires. Comment au pays des lumières, l’héritage des philosophes nous laisse si démuni que nous ayons remis nos vies et nos destinées entre les mains d’algorithmes, de plates-formes, de robots; Que nous ayons à ce point déprécier et perdu de vue les choses élémentaires, que nos élites vivent hors sol et jugent tellement plus simples de faire venir du matériel par avion, à des milliers de kilomètres que d’envisager de maintenir des activités sur notre territoire. Pour les mêmes raisons, depuis des décennies, les métiers manuels, la formation professionnelle sont dénigrés et considérés comme indignes. J’en veux pour exemple une évidence toute simple : la construction en pierres sèches. Dans le Sud, qu’on les appellent terrassiers, restanques ou bancaous comme en Provence, ces murets structurent les champs, les collines et ont permis durant des siècles de cultiver dans des zones dénivelées. On les laisse s’effondrer, leur jetant un œil admiratif quand on les découvre dans des endroits si peu accessibles que l’on ne peut qu’avoir une pensée admirative pour celles et ceux qui les ont construit, transportant de lourdes pierres en ces lieux improbables. Il a fallu les inondations et épisodes cévenols, avec notamment de gros dégâts dans l’Aude, pour que l’on réalise que ces frêles édifices résistent aux crues ! La Région Occitanie a d’ailleurs relancé des formations de construction en pierres sèches pour transmettre un savoir en perdition..

Bref, cette longue digression, juste pour un instant réfléchir à l’humanité et au destin qu’elle se choisit. Emballée par son intelligence et sa capacité à inventer toujours plus de technologies, n’aurait-elle pas oublié de donner un sens à ses actions ? N’en sommes-nous pas venu.es à faire pour faire ? A mettre un pied devant l’autre comme le cheval emballé par son déséquilibre qui pour ne pas tomber continue sa course ? Au point de ne plus être capable de rester face à soi-même durant plusieurs jours ?

Dans le drame que nous vivons actuellement, je constate que beaucoup des petites gens, de ceux qui ne sont rien, « Les gens de peu » comme les nomme Pierre Sansot, portent aujourd’hui sur leurs épaules la survie de notre société. Que nos fonctionnaires décriés, ces « privilégiés » assurent aujourd’hui un service public que ni les GAFA, ni les multinationales, ni les traders, « tous ces gens qui réussissent », ne peuvent assurer à leur place.

Je n’espère même pas que notre président, si fortement marqué par son complexe de classe, puisse en prendre conscience. Je souhaite que toutes ces personnes reçoivent un grand bol de dignité et soient fières d’elles-mêmes. Conscientes du devoir accompli. Ce sont actuellement les plus bas salaires qui tiennent le cap parce que notre société a perdu de vue ce qui est important. L’éducation, la santé, les services sociaux ne sont perçus que comme une charge. Ils sont raisonnés en termes de rentabilité. Raison pour laquelle nos ancien.nes, nos personnes porteuses de handicap, nos personnes fragiles sont laissées au bord de la route. Et les personnes qui les prennent en charge mal payées, mal perçues travaillent aujourd’hui sans protection. Comme me le disait encore cet après-midi une infirmière qui ne portait qu’un masque chirurgical au lieu du filtrant FFP2 « Heureusement que nous ne travaillons par passion et pas vocation. Sans quoi nous aurions fui. » Certaines et certains ont fui pas celles et ceux à qui pourtant la société renvoie une image si déplorable de leur place. Alors oui, Charline Vanhoenecker a raison : « C’est qui la première de cordée aujourd’hui ? »

Je me suis délectée de ce billet de France inter du 29 mars. Alors lorsque je t’entends le président se réjouir des millions de masques qui seront produits dans un mois alors que c’est aujourd’hui et maintenant qu’ils sont nécessaires, je me dis qu’il ne faut pas sombrer dans la rage. Je me dis aussi que je n’aimerais pas être à sa place, oui mais voilà je n’ai pas choisi d’y être..

« Alors c’est qui maintenant la première de cordée ? Charline VanHoenecker

 

 

2 Commentaires

  1. Anselme

    Trés beau texte. Merci de savoir exprimer l’essentiel avec autant de profondeur.

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  2. Solano

    Une belle analyse: bon sens et délicatesse, un travail à faire sur soi-même pour ne pas se laisser gagner par la colère…

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