Vivre dans un monde de carnivores

Lady Gaga habillée en cadavre

Lady Gaga habillée en cadavre

Vivre dans un monde de carnivores : cela semble la normale. Les pubs sur la viande, les boucheries, tout cela fait partie du quotidien. On fait une sorte de dichotomie entre le petit agneau mignon et le gigot dans notre assiette. Les cadavres sont nommés la viande. D’ailleurs à l’époque où je mangeais encore de la viande, je détestais les corps d’animaux; J’étais au bord du malaise dans une boucherie face à un lapin écorché et je ne pouvais pas couper la tête d’une dinde ou autre. Je vivais en total paradoxe depuis petite. Lorsque j’ai commencé l’équitation, lorsque je mâchais un morceau de viande je me voyais en train de mordre la cuisse d’un cheval. ma mère avait beau me rassurer et me dire : » tu sais bien que jamais je ne te ferais manger du cheval. » Oui mais j’avais aussi une lapine et je ne comprenais pas pourquoi des vivants mangeaient des vivants qu’ils étaient sensés aimer.  Lorsque ma petite fille de 3 ou 4 ans a quitté la jolie table de Pâques, furieuse, déclarant devant mon gigot pascal, bio, circuit court d’un éleveur vivant près de chez nous, élevant ses animaux dans de grands prés verts : « Et si c’était ton bébé qu’on mettait sur la table », je me suis sentie vraiment au dessous de tout. A 5 ans, cette petite fille a choisi, et je dis bien choisi, d’arrêter définitivement la viande. Car évidemment, les gens pensaient tous que nous imposions notre mode de vie à notre fille. Qu’une enfant de cette âge n’était pas en capacité de faire un tel choix. En bref, nous lui avions forcément lavé le cerveau pour qu’elle prenne une décision aussi farfelue et infondée. Moi je pensais le contraire, que c’était les esprits évolués qui comprenaient toute la cruauté et l’anomalie d’assassiner pour se nourrir soi-même. Une amie qui passe beaucoup de temps en Inde et travaille la spiritualité pense que toutes ces morts et toute cette violence provoquent la misère du monde. J’écoutais ce matin encore Jean-Baptiste Del Amo,  l’auteur du Règne animal, qui retrace l’histoire sur plusieurs générations de petits éleveurs qui deviendront éleveurs industriels. il a fait ce livre pour dire combien cette violence est l’histoire d’une domination, combien nous reproduisons cette domination dans l’organisation de notre société et combien elle nous abîme.

Cette petite a toujours eu un bon goût de fourchette et elle aimait  les grillades et autre croque-monsieur.. A la maison, pour simplifier les choses, nous avons cuisiné végétarien comme nous avions fait lorsque les filles ont été intolérantes au lait de vache. Nous pouvions consommer de la viande à part et de toutes façons mon problème avec la viande faisait qu’elle rentrait peu à la maison. Durant ma première grossesse, je ne supportais pas la vue des plats de viande. On me disait « Oh la la, tu es enceinte et tu ne manges pas de viande mais tu penses à ton bébé. » Mon bébé pesait 4 kilos à la naissance et mesurait 52 cm.  Mon problème avec la viande m’a conduit à nourrir ma fille avec du poisson -je sais c’est aussi un animal mort mais je le supportais mieux-. Je l’ai rendu allergique ! Alors lorsqu’à 5 ans, elle a décidé de ne plus manger de viande j’étais admirative qu’elle réussisse là où j’étais incapable de me mettre en accord avec moi-même. Pour son départ en classe découverte, j’ai demandé à son enseignante s’il était possible d’envisager des repas végétariens. Cris d’orfraie ! J’ai alors expliqué que je ne voulais pas qu’on oblige ma fille à manger de la viande. On m’a répondu que tous les enfants passaient par ce stade et qu’il fallait leur expliquer la chaîne alimentaire. J’ai insisté lourdement, je n’ai pas lâché. Cela, ajoutait au fait que mes filles ne consommaient pas de lait de vache jetait l’opprobre sur des parents indignes et surtout sur la mère coupable de tout comme chacun sait . Je ne parle pas des idées reçues de la médecine scolaire. Heureusement, nous avions un pédiatre puis une médecin de famille évolués et ils étaient là pour nous rassurer. Car c’est une chose de jouer les fortes têtes devant les enseignantes, les amies et autres, cela en est une autre de gérer sa responsabilité; Il s’avère que mes filles sont taillées comme des allumettes et que le raccourci est  vite fait entre le fait d’être végétarienne et ce qui peut apparaître comme de la maigreur aux tenants des enfants potelés = enfants en bonne santé.

Mon aînée a bientôt 16 ans et la relation à l’agonie évolue lentement. Avec ma profession, ce n’est pas toujours simple de se nourrir sans manger de viande à l’extérieur alors que dans notre quotidien cela ne pose aucun problème; Enfin presque… car je ne vis pas dans un monde végétarien. Donc se pose la question de recevoir des carnivores. Personnellement j’ai toujours adopté le mode alimentaire de mes hôtes. J’ai bu du café au lait dans une maison troglodyte où l’on m’avait hébergé. J’ai cuisiné végétarien à des invités qui l’étaient avant moi. J’ai cuisiné sans porc pour des ami.e.s musulman.e.s sans poser de question, sans être choquée. Mes ami.e.s anglais.e.s et Irlandais.e.s témoignent que dans d’autres pays, la relation est plus fluide. Que la cantine propose des repas végétariens et que lorsque l’on reçoit on prévoit un plat végétarien.

Pourtant il y a quelques jours, j’ai acheté du poulet ! Des cuisses de poulet grillées pour ne pas avoir à manipuler de la viande. L’achat puis l’odeur dans ma voiture ont noirci ma journée. Je fulminais contre moi-même. Je me disais qu’il fallait que je trouve une solution pour ne pas avoir à cautionner un système qui me heurte au plus haut point. Je pensais au film la « Belle verte » lorsque choquée, elle découvre une exposition de cadavres, une boucherie en fait ! Et aussi à Arielle Dombasle qui pour parler de son choix d’être végétarienne, cite sa grand-mère qui déclarait : « Je ne digère pas l’agonie ». Du coup, malgré tous mes efforts pour rester courtoise, je ne veux plus cuisiner, ni même acheter de la viande. Je ne demande pas que l’on comprenne ce choix. Juste qu’on l’accepte. Vivre dans un monde de carnivores n’est pas un choix.

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